Au secours, Docteur Burroughs ! par Victor BOCKRIS

Victor Bockris m’a envoyé durant l’automne 1990 cette interview de William Burroughs qu’il venait de réaliser, afin que je l’ajoute au « Temps des Naguals – Autour de Burroughs et Gysin » qui en était alors à son tout début. Je l’ai publiée sur Mediapart en complément du texte « Monsieur B: les pronoms – Enquête sur «des voix dans la tête » retranscrite pour Burroughs en 1982.

Victor Bockris nous fait découvrir un Burroughs tel qu’en lui-même, passionné par l’hypothèse de l’existence objective d’entités cherchant à établir le contact avec les humains. S’en suit un échange échevelé au cours duquel Victor verbalise ses angoisses existentielles sur la question, réconforté par le « Dr Burroughs » qui lui donne des conseils avisés tirés de sa propre expérience et qui clôture l’interview par un entretien post mortem avec Jean Genet. Disruptif.

Mise en garde :

La lecture de ce texte est fortement déconseillée aux lecteurs dépourvus d’humour et inaccessibles au second degré.

Au secours, Docteur Burroughs !  LA DERNIÈRE INTERVIEW QUE JE FERAI JAMAIS par Victor BOCKRIS

Traduction: Isabelle Aubert-Baudron

Victor Bockris et William Burroughs – Lawrence – Septembre 1990

Victor Bockris : T’est-il déjà arrivé, au cours de ton existence, de te comporter comme ce que l’on pourrait appeler quelqu’un de peureux ?

William Burroughs : (Assis très droit, fixant la table d’un regard dur, presque irrité) TU ES FOU!?

V. B : Ma foi, non, je ne te vois pas comme quelqu’un de peureux du tout.

W.B. : Je vis comme la plupart des gens dans un état d’affolement permanent. C’est le cas de la plupart des gens qui ont un tant soi peu de bon sens. Ils ne s’en rendent peut-être pas compte mais c’est ainsi. Nous sommes virtuellement menacés à chaque seconde. Cette décennie n’est pas drôle du tout, cette décennie est absolument sinistre. Sinistre et détestable.

(Nous sommes assis autour de la table dans la salle de séjour de la maison de William Burroughs à Lawrence dans le Kansas, James Grauerholz, Bill Rich et moi. Des chats sont installés sur nos genoux ou se prélassent sur le sol. La veille nous sommes revenus de Los Angeles où nous étions allés au vernissage d’une exposition de Burroughs à la galerie Earl Mac Grath. Juste avant que je rentre à mon hôtel la nuit précédente, William m’avait mis deux livres entre les mains – « Quantrill and his Civil War Guerillas » de Carl W. Brethan et « Majestic », un roman de Whitley Streiber. En 1989, Burroughs avait rendu visite à Streiber dans le but d’entrer en contact avec les étrangers dont ce dernier avait parlé dans « Communion et Transformation ».)

Victor Bockris : Comment as-tu fait la connaissance de Whitley Streiber ?

William Burroughs : Très simplement. Ses premiers livres m’avaient beaucoup intéressé et j’étais convaincu de l’authenticité de ce qu’il avançait, quelle qu’en soit la nature. J’avais l’impression qu’il ne s’agissait ni d’une escroquerie, ni d’un truquage. J’ai ensuite donné ses livres à lire à Bill, qui se trouve ici et qui se montre toujours très, très sceptique, et il a dit : « Après les avoir lus, je ne mets pas en seul mot en doute. » J’ai dit que j’étais certain qu’on se trouvait en présence d’un phénomène. Suite à cela, j’ai écrit une lettre à Whitley Streiber pour lui dire que je souhaiterais beaucoup entrer en contact avec lesdits visiteurs. Anne Streiber m’a alors répondu en disant : « Nous voulons nous assurer qu’il s’agit bien de vous. Nous recevons une foule de lettres complètement abracadabrantes. » Je lui ai donc envoyé une autre lettre en disant : « C’est bien de moi dont il s’agit » ; sur ce, elle a répondu : « Après en avoir discuté, nous serions heureux de vous inviter à venir dans notre chalet. » Nous nous sommes donc rendus là-bas pour un week-end. Et après m’être entretenu un certain nombre de fois avec Streiber au sujet de ses expériences, j’ai été absolument persuadé qu’il disait la vérité

V. B. : De quoi a-t-il l’air ?

W. B. : Eh bien, c’est un homme de taille moyenne, environ un mètre quatre-vingt-cinq, de corpulence moyenne. Il a ceci de bizarre que la partie de son visage qui va du front jusqu’en dessous du nez ressemble à un masque.

V. B. : Est-ce qu’il dégage de la sérénité ?

W. B. : Non, il n’a pas l’air serein du tout, sans pour autant être inquiétant. Au premier abord c’est un homme qui dégage une formidable énergie et qui est toujours occupé. Depuis que je suis allé le voir, il a écrit un livre entier, Billy, qui est sur le point d’être adapté à l’écran. Il travaille sans arrêt, il a toujours quelque chose à faire et il se promène dans sa propriété; c’est quelqu’un de très actif, tu vois, de très déterminé. Il apparaît comme un homme très accueillant et plein de bons sens. Je ne peux pas dire en ce qui me concerne que j’ai expérimenté quoi que ce soit. Et il m’a dit ceci : au moment où l’expérience se produit, c’est très précis, très physique, il ne s’agit pas de quelque chose de vague, pas comme une hallucination, ils sont bien ; maintenant moi, je n’ai rien vu de tel.

V. B. : (Écartant cette possibilité) : Dans ces conditions, tu n’avais aucune chance de voir quoi que ce soit.

W. B. : Comment ! Qu’est-ce que tu veux dire ?

V. B. : Tu étais un visiteur qui arrivait dans le coin en tant que journaliste. (L’interviewer, après avoir souffert trois jours sur la route dans le rôle du journaliste, commence à crier) TU FAISAIS PARTIE DE LA PRESSE!

James Grauerholz[1] : (conciliant) Voyons…

V. B. : TU REPRÉSENTAIS LA PRESSE ? ESPÈCE D’ENFOIRÉ ! TOUT LE TEMPS EN TRAIN DE PARLER DE LA PRESSE ! TU APPARTENAIS A LA PRESSE !

W. B. : (calmement) Je n’en faisais pas partie.

V. B. : (Sarcastique) Si, tu en faisais partie. Tu étais dans la position du journaliste et ces enfoirés ne voulaient même pas descendre te parler.

W. B. : (dignement) Je n’ai jamais été journaliste.

V. B. : Allons, voyons, tu parlais sans arrêt de la presse, la presse, cette putain de presse …

W. B. : Ça ne va pas, mon vieux !

V. B. : Évidemment que ça ne va pas !

J. G. : C’est insultant, ce que tu dis là, Victor. Tu as été injustement accusé de représenter la presse…

V. B. : Mais c’est intéressant, il y a de la pertinence dans ce que je dis…

W. B. : Non, non et non…

V. B. : Non, mais, William, excuse-moi…

J. G. : William était un chercheur, il regardait de trop près.

V. B. : Bien sûr !

J. G. : Quand on regarde de trop près, on ne peut rien trouver.

V. B.: Non, j’imagine que c’est en tant qu’écrivain que tu es allé le voir, il te connaissait manifestement comme écrivain, dans ces conditions, il y avait à mon avis peu de chance pour qu’il se passe quoi que ce soit d’important.

J. G. : C’est comme s’ils regardaient, c’est comme s’ils étaient dans des soucoupes, c’est comme…

V. B. : Ouais, si l’on en croit effectivement le récit de Whitley Streiber, que je suis certainement tout disposé à accepter, d’accord, pourquoi diable se précipiteraient-ils quand un écrivain fait le déplacement pour venir passer deux jours ?

W. B. : Pour des tas de raisons. Il y avait des tas de raisons pour que…

V. B. : Qu’est-ce que tu entends par-là ? (De nouveau sarcastique) Écoute, tu crois vraiment qu’ils ont réalisé qui tu étais ?

W. B. : JE CROIS QUE JE SUIS L’UN DES ETRES LES PLUS IMPORTANTS DE CE PUTAIN DE MONDE…

V.B. : (Sursautant) Eh bien je suis d’accord avec toi…

W. B. : …et s’ils avaient un tant soit peu de bons sens, ils se seraient manifestés.

V. B. : Je suis d’accord…

W. B. : Alors c’est exactement ce que je suis en train de dire.

J. G. : En tous cas ils se sont effectivement manifestés à Streiber.

V. B. : C’est bien là le problème ! William Burroughs fait partie des gens les plus importants de ce putain de monde et quand il est allé là-bas pour les rencontrer, ils ne se sont pas manifestés, alors, sérieusement, je dis « Hé ! » Si une personnalité X arrive en disant très clairement « Je viens ici pour entrer en contact » et que le contact ne se fait pas – demandons-nous ce que cela veut dire… !

J. G. : Je pense que cela veut dire que le swami avait mal à la tête.

V. B. : Non, je ne pense pas que ça veuille dire ça.

W. B. : Eh ! attends un peu…

V. B. : C’est une connerie, mon vieux, c’est une réponse de merde…

W. B. : … attends un peu, pas si vite, ne sois pas si stupide ni si désagréable. Cela peut vouloir dire un tas de choses. Cela peut vouloir dire qu’ils n’ont pas jugé bon de venir me chercher à ce moment-là. Cela peut vouloir dire qu’ils auraient remis le contact à une date ultérieure ou cela peut vouloir dire qu’ils me considèrent comme un ennemi.

V. B. : (Avec dévotion) Je ne vois pas comment ils le pourraient.

W. B. : Eh bien, pourquoi pas ? Nous ne savons pas qui ils sont… Je te dis… Ecoute, nous n’avons aucun moyen de connaître leurs véritables intentions. Ils peuvent trouver mon intervention hostile à leurs objectifs. Et il se peut que leurs objectifs ne soient pas amicaux du tout. Exactement comme quand les grands dieux blancs ont débarqué chez les Indiens en Amérique Centrale et c’étaient les Espagnols. Les Indiens ont dit : « Les voilà » et les Espagnols leur ont coupé les mains. Ouais, alors tu ne connais pas leurs intentions.

V. B. : J’aurais pensé que les intentions de William étaient tout à fait claires si bien que j’aurais pensé que tout étranger venant visiter la planète aurait accueilli la démarche de William avec un esprit ouvert.

W. B. : Pas nécessairement. Tu pars du principe qu’ils raisonnent comme nous, comme moi. Nous ne savons absolument pas comment ils raisonnent, ni sur quels critères ils évaluent, ni ce qu’ils veulent ! Nous n’avons pas de clef. L’un d’eux a dit : « Nous sommes des âmes recyclées. » Donc nous procédons sans information…

V. B. : Non, écoute, mon vieux, tu n’as pas à me convaincre, je suis complètement…

W. B. : (Tranquillement) D’accord…

V. B. : (Élevant la voix) MAIS !

W. B. : (S’exprimant lentement et clairement, d’une voix calme, patiente mais ferme, comme un docteur) Calme-toi, mon vieux, calme-toi. Tu t’excite beaucoup trop, tu es beaucoup trop catégorique et je pense que tu devrais tout simplement te détendre et prendre les choses très, très calmement parce que tu es manifestement – sais-tu – très impressionné et bouleversé par toute cette affaire. Alors maintenant on se calme et on parle tranquillement, tu deviens…

V. B. : Je suis tracassé par toute cette histoire parce que j’éprouve la sensation très forte d’être envahi.

W. B. : Qui ne l’éprouve pas ! Tu n’es pas plus envahi que nous tous. Quand je me plonge jusqu’à un certain point dans mon psychisme, je me heurte à une force très très hostile, très puissante. C’est aussi net que si je rencontrais quelqu’un qui m’attaquait dans un bar. (Nous gardons généralement nos distances) mais je ne pense pas que je gagne ou que je perde nécessairement la partie.

V. B. : Je souffre d’une forte sensation d’envahissement. Je l’ai combattue…

J. G. : Eh bien, tu es avec le docteur…

W. B. : C’est pour ça que je t’ai dit de te calmer parce que je vois bien que tout cela te préoccupe. Maintenant, écoute, (murmurant) calme-toi tout simplement. Raconte-moi tout. (Haussant les épaules) Je suis le vieux docteur. Après tout j’ai été… écoute, mon chou, j’affronte ça depuis tant d’années et je sais que cette invasion se produit. Écoute, à partir du moment où tu approches quelque chose d’important, tu ressens cette invasion et c’est comme ça que tu reconnais que là il se passe quelque chose. Moi-même il m’est arrivé de me sentir comme un jeune chien forcé de faire des choses qui allaient m’attirer des ennuis ou des humiliations. Je ne dominais pas la situation. D’ailleurs dans le dernier rêve que j’ai fait, je voyais mon corps sorti de la pièce en marchant (ça se passait à Chicago) j’étais accablé sous le poids d’une mission implacable et je me suis retrouvé au plafond en train de me dissoudre, réduit à une impuissance totale. C’est l’ultime horreur de la possession. Cela se produit sans arrêt.

Ce que tu dois faire, c’est analyser ce qui se passe, te confronter à la possession. Ceci dit, tu ne peux le faire que si tu as effacé les mots. N’essaie pas de discuter, de dire « Oh, je… c’est injuste ! bla bla bla ». Confronte-toi à l’invasion. Si tu contrôles solidement la situation, cela va…

J. G. : Tu dois l’accepter, lui permettre de te défier de manière à pouvoir refuser son défi. Tu dois l’admettre. Tant que tu te débats, que tu tentes de t’y soustraire, tu ne t’y confrontes jamais.

W. B. : Ce que l’entité qui t’envahit cherche à éviter par-dessus tout c’est de se confronter directement à toi parce que cela met fin à l’invasion. Mais l’invasion est la base de la peur, il n’y a rien de plus effrayant que l’invasion.

Maintenant regarde, tu vois, tu as par exemple un Ange Gardien qui te dit ce que tu dois faire ou ne pas faire : « Ne vas pas là, ne fais pas ça. » Il n’y a rien de pire qu’un anti-ange gardien qui se trouve à l’intérieur de toi, qui t’incite à faire ce qu’il y a de pire et qui t’entraîne dans les situations les plus catastrophiques.

V. B. : Le seul moyen que je connaisse pour le repousser, c’est de dire « Non, non, non ».

W. B. : Non, c’est… « Non, non, non », ça ne marche pas. Tu dois le laisser s’insinuer en toi. C’est difficile, c’est difficile, mais je vais te dire une chose, tu prends du recul et tu le laisses t’envahir, s’introduire en toi, au lieu de tenter de t’y opposer, ce qui n’est pas possible. C’est à chacun de trouver le moyen de gérer la situation. Si tu en es capable, et très peu de gens le sont. Et tu as, bon, c’est là toute la position des libéraux : Eh bien ils sont possédés, mais leur intellect ne l’est pas si bien qu’ils sont en mesure de résister à quelque chose qui les possède de l’intérieur. Ils s’y opposent intellectuellement, tu vois, mais ils ne négocient pas avec de façon radicale, pourrait-on dire, aux niveaux psychologiques et en définitive, moléculaire. C’est pourquoi tu ne peux pas, comme je dis, t’opposer intellectuellement à quelque chose qui t’écrase émotionnellement parce que, rappelle-toi que la chaîne de commande ou la chaîne d’action monte à partir des intestins au cerveau postérieur pour s’achever dans le cerveau antérieur. Quand le cerveau antérieur essaie d’inverser cet ordre et commande au cerveau postérieur et aux viscères, ça ne marche pas tout simplement. Les gens disent : « Reprends-toi! » (riant), Eh bien ce n’est pas possible. Plus tu essaies de te reprendre, plus tu perds pied, c’est évident. Tu dois apprendre à laisser la chose t’investir. Je suis un homme du monde, je comprends ce genre de chose. Elles nous arrivent à tous. Tout ce que tu as à faire, c’est de chercher à comprendre ce qui se passe et à l’évaluer pour ce que c’est, c’est tout. Alors ne pense pas que tu sois le seul dans ton cas parce que ce n’est pas vrai. L’herbe est très utile pour affronter ça, elle permet de se détacher. C’est pourquoi elle est si sévèrement réprimée. J’ai appris qu’il y avait une ville en Géorgie (U.S.A.) où quelques personnes donnaient des séances de yoga et ils les ont arrêtées. Ils ont dit « Eh bien, si vous relaxez votre esprit comme ils le disent, vous pouvez être sûrs que le diable va s’en emparer. » Il ne leur est pas venu à l’esprit que le Seigneur mon Dieu pourrait venir. Oh non, « C’est le diable qui rentre ! » Tu relaxes ton esprit une minute et voilà le diable qui arrive ! (S’adressant à un de ses chats qui vient juste de rentrer en batifolant dans la pièce): « Alors comment es-tu entré, toi, petit diable… C’est Spooner. »

L’emprise de la droite s’est terriblement accentuée dans ce pays. Bien sûr ils n’avancent pas dans les rues, mais ils avancent. Et ils ont volé la progression des, hum, libéraux ou quel que soit le nom qu’on leur donne. Je déteste ce mot de « libéraux ». C’est tellement imprécis. Je pense simplement que ce sont, ma foi, des Johnsons[2] – des gens raisonnables qui ont le sens de la modération, qui font preuve de discernement et ne sombrent pas dans des états de fureur hystérique entrecoupées d’autojustifications arrogantes et hypocrites.

V. B. : D’après toi, y a-t-il eu des moments dans ta vie où tu as pu faire certaines choses qui ont bouleversé ton organisme et qui t’ont amené à te regarder sous un jour différent au point de développer ta créativité ?

W. B. : Oui, bien sûr. Je crois que c’est, si j’ose dire, un phénomène très répandu chez tous les gens créatifs. Cela se produit à la suite d’une série de chocs au cours desquels on est obligé de se confronter à soi-même. C’est comme ça, c’est tout. Tout ce qui est à l’extérieur est à l’intérieur et inversement, mais tu actualises ces aspects de toi-même à travers la peinture, l’écriture, le cinéma ou tout ce que tu veux, c’est le résultat d’une série de chocs où tu te rends compte que tu es en train de faire quelque chose d’absolument abominable.

V. B. : Mais on ne passe pas sa vie à faire des choses abominables.

W. B. : Mais si, on en fait tout le temps. Tout le monde en fait tout le temps. Rien qu’au niveau de tes pensées, à travers des tas de choses. Tu n’as pas besoin de massacrer des millions de gens ou de lâcher des gaz innervants, mais combien de gens à la place de Saddam en auraient fait autant et même bien pire ? S’ils en avaient eu la possibilité. Bon, effectivement, où qu’ils soient, ces gens font le pire dont ils sont capables à leur petit niveau partout, et ça arrive quand quelqu’un… eh bien quand les gens ne critiquent pas leur façon de se comporter parce qu’ils sont complètement possédés par ces sentiments de haine, comprends-tu… mais quand on réalise qu’on est en train de se conduire comme eux, alors on est obligé de s’examiner dans tous les détails et un tel examen et une telle prise de conscience font partie intégrante de tout le processus créatif.

V. B. : Est-ce que la peur fait partie intégrante du processus ?

W. B. : Bien sûr, elle fait complètement partie du processus parce que la possession est la forme la plus extrême de la peur. Quand tu te sens obsédé par l’idée de faire quelque chose qui t’inspire de l’horreur ou de la répulsion ou le dégoût le plus total, c’est ça, la peur fondamentale. En fait cela revient à une question de courage.

V. B. : Le courage d’être toi-même, de faire ce que tu es en train de faire ?

W. B. : Oui, le courage de les rejeter.

V. B. : Est-ce que c’est un combat spirituel conscient contre la possession ?

W. B. : Ciel, non ! Ta partie consciente est une arme insignifiante. Tu dois mettre en œuvre toutes les forces dont tu disposes, non pas seulement ici (la tête), mais dans tout ton organisme.  Considère celui-ci en fonction de tout son potentiel psychique. D’après les Egyptiens, nous avons quatorze âmes.

(Depuis que William a déménagé dans le Kansas, l’un des changements les plus significatifs qui s’est opéré dans sa vie a consisté dans les relations qu’il a instaurées avec un certain nombre de chats. Ces dernières années, il a eu jusqu’à cinq chats en même temps vivant avec lui en permanence.)

V. B. : Penses-tu avoir beaucoup appris au contact de tes chats ?

W. B. : Oh, Ciel ! J’ai énormément appris. J’ai appris la compassion, j’ai appris toutes sortes de choses avec eux, parce que les chats te renvoient véritablement ton image. Je me souviens d’un jour, j’étais dehors près de la maison en pierre et Ruskie a comme qui dirait attaqué l’un des chatons. Je lui ai donné une petite tape et là, il a disparu. Cela lui avait fait une peine énorme. Et je savais où il était passé. Je suis sorti dans la grange et je l’ai ramené. Juste une petite tape de rien. C’est son humain, son humain l’a trahi, l’a frappé, ouais ! Oh ! Ciel, oui, je ne pourrais pas te dire tout ce que mes chats m’ont apporté. Ils rejaillissent sur toi très profondément. Ils ont simplement éveillé en moi toute une zone de compassion, tu ne peux pas savoir à quel point c’était important. Je me rappelle qu’une fois j’étais couché dans mon lit et je pleurais toutes les larmes de mon corps à la pensée que mes chats pourraient mourir dans une catastrophe nucléaire. J’imaginais que des gens arrivaient en voiture en disant « Tuez vos chiens et vos chats » et là, tu sais, j’en ai littéralement pleuré de chagrin pendant des heures. Oh mon Dieu, et puis cette impression constante qu’il pourrait y avoir une certaine relation entre mes chats et moi, une relation particulière à côté de laquelle j’aurais pu passer… Oui, oui, par exemple ! J’ai abordé ce sujet dans The Cat Inside. C’était une sensation tellement intense que je n’arrivais pas à l’écrire. Je ne pouvais pas l’écrire. Si j’ai appris en compagnie de mes chats, mon Dieu, oh mon Dieu ! Tu sais, les gens me voient comme quelqu’un de glacial – une femme a même écrit que j’étais incapable de tolérer le moindre sentiment. Mon Dieu. J’éprouve des émotions d’une telle intensité qu’elles me sont parfois insupportables. Oh ! Mon Dieu. Alors ils me demandent « Ça ne vous arrive jamais de pleurer ? » Je dis « Bon Sang, cela a dû m’arriver il y a deux jours. » Je suis très sujet à ces violentes crises de larmes, pour d’excellentes raisons. Oui.

(Jean Genet était l’un des rares écrivains contemporains avec lesquels Burroughs s’est senti des affinités.)

V. B. : Depuis notre dernière rencontre, Jean Genet est mort. As-tu des souvenirs à évoquer ou des choses à dire à son sujet ? Savais-tu par exemple que pendant les six dernières années de sa vie, Genet a écrit un livre super, Un Captif Amoureux ? Il passait son temps en compagnie de jeunes soldats en Syrie et en Jordanie.

W. B. : Non, je n’en savais rien, c’est fascinant. Tu vois, la dernière fois que je l’ai vu, c’était bien sûr à Chicago en 1968, mais Brion (Gysin) l’a rencontré par la suite quand il était à Tanger et ils ont pu vraiment entrer en relation, mais je ne sais rien de son amour pour les soldats syriens, raconte, raconte…

V. B. : Je t’enverrai le livre. C’est une méditation admirable sur l’engagement du jeune soldat. Sa mère, dans un geste d’amour, lui tend un verre de lait au moment où il s’en va…

W. B. : Comme j’admire cet homme capable de conserver un intérêt presque adolescent, c’est vraiment super…

(William se lève et quitte la pièce. Quelques minutes plus tard, il revient, rayonnant, et traverse la pièce en glissant.)

Je viens d’avoir une sensation extraordinaire en arrivant dans les toilettes pour pisser, la sensation que Genet revenait. Genet, Genet, Genet. Oh, mon Dieu – c’était phénoménal !

V. B. : Il était là, dans la pièce même ?

W. B. : Non, en moi-même. Il ne se promenait pas autour, il était en moi. Genet, Genet, Genet, OH !

J. G. : Je nais. Genet veut dire « Je nais » en français.

W. B. : Oui, c’est vrai, mais son esprit était présent, je l’ai senti avec une telle force ! Wow !

J. G. : William, si Genet est entré en toi ce soir, pouvons-nous l’interviewer, juste lui poser quelques questions ?

W. B. : (solennel) Oui, bien sûr. Vas-y.

J. G. : Monsieur Genet, quel est le sens de cette phrase : « Il y avait moi et il y avait la langue française. J’ai coulé l’un dans l’autre et… » ?

W.B. (en tant que Genet) : « C’est fini (en français dans le texte). C’était là tout ce que je pouvais faire. J’ai pu me prendre et m’introduire dans la langue française. C’était la seule langue que j’étais en mesure de posséder, de même que je ne pouvais qu’être un voleur français. Et une fois que j’ai eu réalisé cela, j’avais accompli tout ce dont j’étais capable. (Revenant en lui-même) Il est mort dans un hôtel. Il a toujours vécu dans une sorte d’anonymat…

V.B. : Est-ce que tu as une bonne mémoire ?

W.B. : Oui, j’ai presque une mémoire photographique.

V.B. : Même en te replongeant cinquante ans en arrière, tu as des images précises d’événements particuliers ?

W.B. : Attends un moment, ce n’est pas tout à fait exact. Il y a des circonstances dont je me souviens très bien et d’autres dont je ne garde aucun souvenir. Ma mémoire des faits remontant à quelques années en arrière est bien meilleure que ma mémoire des faits récents. Je me souviens de mon premier souvenir conscient. Je descendais les escaliers et il y avait un miroir, j’avais trois ans, et j’ai dit au miroir : « Trois, trois. » Il y avait entre autre, je ne sais pas si cela s’est passé avant ou après, je buvais de l’antésite dans l’arrière-cour et il faisait très chaud. Je me souviens du goût de l’antésite. Je revois encore la bouteille…

J.G. : Alors si aujourd’hui je t’apportais une bouteille d’antésite, tu pourrais, comme Proust, te sentir transporté dans le passé.

W.B. : J’en doute, non, c’était juste… ce ne serait pas la même antésite.

(Les yeux fermés, le visage serein, William semble regarder un objet très éloigné et mal éclairé. Chantonnant.) Antésite, antésite, antésite, antésite. Oui… (Silence).

___________________________

[1] James Grauerholz : secrétaire de William Burroughs.

[2]. « Johnson » : « Un Johnson respecte ses engagements. C’est un homme de parole et on peut faire affaire avec lui. Un Johnson s’occupe de ses propres affaires. Ce n’est pas un pharisien ni un fauteur de troubles. Un Johnson donnera un coup de main quand on a besoin d’aide. Il ne restera pas planté quand quelqu’un se noie ou est bloqué dans une voiture en feu. » W. Burroughs ,  Parages des Voies Mortes, Christian Bourgois éd. (NdT).

Warwick Sweeney: Hardy Tree

This is an extremely interesting book by Warwick Sweeney, with a foreword by Pr Andrew Lees, on Dr Dent’s treatment of apomorphine, on William Burroughs, and on the evolution of the medical area since the fifties in the domain of drugs and the changes of the nature of relation towards patients in the economical context. Hence, the lightening it brings on those latest decades allows a better understanding of the present goals, very useful to health workers and to potential or actual patients as well.

The edition itself by Bracket Press is very good quality, containing many black and white and color illustrations and original documents, for a cheap price compared to the result.

Isabelle Aubert-Baudron

http://www.bracketpress.co.uk/

HARDY TREE – A Doctor’s Bible
by J. Warwick Sweeney

The current rises in anxiety, depression, mental ill-health and addiction are out of control. In the middle of the 20th century, John Yerbury Dent, a pioneering London doctor from the ‘do no harm’ tradition, campaigned for a deeper understanding of these ailments, better treatments and policies. Few listened.

Hardy Tree is a biographical novel written by Dent’s grandson, J Warwick Sweeney, and plots the life of Dent using the doctor’s own writings; his unpublished memoirs and correspondence.

Towards the end of Dent’s life an anonymous and unfulfilled literary genius suffering from heroin addiction came to London. Knocking at death’s door he was sent to knock on Dent’s. His name: William Seward Burroughs.

Hardy Tree is the previously untold story of Burroughs’ rebirth and the crucial part played by his doctor’s compassion, and the lost art of healing. An inspirational and timely story.

Production details: 215mm x 153mm, 448 pages, litho printed on Munken Premium Cream 90gsm, illustrated (colour + b/w), black endpapers, sewn-section binding with fully blocked cover and printed dust jacket. Limited edition of 500 hand-numbered copies. Weight: 1kg approx.
ISBN 978-1-9996740-3-8. Publishing date: 23 August 2019.
RRP: £30.00 + P&P

This book is only available to pre-order from www.bracketpress.co.uk
at special pre-order price: £23 + P&P.

Patti Smith Shares William S. Burroughs’ Advice for Writers and Artists

« Build a good name », rock poet Patti Smith advises the young. « Life is like a roller coaster, it is going to have beautiful moments but it is going to be real fucked up, too », she says.

The American singer, poet and photographer Patti Smith (b. 1946) is a living punk rock legend. In this video she gives advice to the young:

« Build a good name. Keep your name clean. Don’t make compromises, don’t worry about making a bunch of money or being successful. Be concerned about doing good work. Protect your work and if you build a good name, eventually that name will be its own currency. Life is like a roller coaster ride, it is never going to be perfect. It is going to have perfect moments and rough spots, but it’s all worth it », Patti Smith says.

Patti Smith (b.1946) is an award-winning American punk rock musician, poet and visual artist, who became a highly influential figure in the New York City punk rock scene with her debut album ‘Horses’ in 1975. Smith fuses rock and poetry in her work, and has been dubbed the ”punk poet laureate” as well as ”the godmother of punk.” In 2007 she was inducted into the Rock and Roll Hall of Fame and in 2010 Rolling Stone magazine put her on the 47th place of their list of 100 Greatest Artists. Among her many albums are ’Horses’ (1975), ’Radio Ethiopia’ (1976), ’Easter’ (1978), ’Gone Again’ (1996) and ’Banga’ (2012). Smith is also the author of several books, including ’Woolgathering’ (1992), ’Just Kids’ (2010) – which won the National Book Award and describes her relationship to her lover and friend, photographer Robert Mapplethorpe – and ’M Train’ (2015).

Patti Smith was interviewed by Christian Lund at the Louisiana Literature festival in August 2012 at the Louisiana Museum of Modern Art.

Produced by: Honey Biba Beckerlee and Kamilla Bruus.
Copyright: Louisiana Channel, Louisiana Museum of Modern Art.

Supported by Nordea-fonden

William Burroughs: ‘Don’t Hide The Madness’ – William S. Burroughs in conversation with Allen Ginsberg.

https://www.facebook.com/Burroughs100/

New book release ‘Don’t Hide The Madness’ – William S. Burroughs in conversation with Allen Ginsberg.Coming out next week ( on Tuesday) – and much anticipated – Don’t Hide The Madness – William S Burroughs in Conversation with Allen Ginsberg., from 1992, a documentary record of the meeting of two great minds.

More at  https://allenginsberg.org/2018/10/sat-oct-13-dont-hide-the-madness/

Charles Plymell et William Burroughs: magazine Now

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Photo: Charles Plymell

Voir ci-dessous l’interview de Charles Plymell par Alain Jegou dans le site  des éditions Wigwam : http://www.wigwametcompagnie.net/plymell.htm

Charles Plymell par Alain Jégou

Alain Jégou. Charles, tu es né près de la ville de Wichita, dans le Kansas. Peux-tu nous raconter comment s’est passée ton enfance ? Et nous parler de tes origines cherokees ?

 Charles Plymell. Ma grand-mère a connu la Piste des Larmes, quand les Cherokee ont été chassés de leurs terres ancestrales, dans le sud-est du Territoire de l’Oklahoma, sur l’ordre du président Jackson, une autre crapule rapace et tyrannique, assez dans le genre de Bush. Le nom de ma mère était Sipe et ses ancêtres européens se sont établis en Virginie dans les années 1600. Les ancêtres des Plymell viennent de Bretagne et d’autres régions de l’Europe. Ils ont débarqué, puis ont émigré vers l’Ouest au début des années 1700. Durant cette migration vers l’Ouest, l’un d’eux a épousé une Indienne wyandotte, dont la tribu fonda Kansas City, qui se trouve d’ailleurs actuellement dans le comté de Wyandotte, au Kansas.

Mon second nom est Douglass et il y a un faubourg de Wichita qui porte le nom de la partie écossaise de la famille. Ma prime enfance, je l’ai passée plus loin à l’ouest des plaines du Kansas, près du Territoire indien, où il y a aujourd’hui un important troupeau de bisons dans les terres de l’État, près du site où se trouvait le bureau de diligence de mon grand-père, aujourd’hui la Plymell Union Church et la Plymell Elementary School. Mon père est né à proximité du Territoire indien avant que celui-ci ne devienne un État. Son père conduisait une diligence qui reliait Dodge City et Santana (White Wolf) ainsi que d’autres camps le long de la piste de Santa Fe et de la rivière Cimarron, dans le secteur des tribus kiowa, wichita et cheyenne qui, par la suite, est devenu l’Oklahoma.

Après la grande tempête de poussière (le Dust Bowl) des années 30 au Kansas, nous nous sommes installés un bout de temps à Yucaipa (Green Valley), en Californie, à l’ouest de Los Angeles. Je m’en souviens toujours comme d’un paradis où les ruisseaux dévalant des montagnes de San Bernardino charriaient une eau qu’on pouvait boire, limpide et étincelante, et où les grosses oranges navel tombaient mûres des arbres. Le parfum des fleurs d’oranger envahissait complètement la vallée. Aujourd’hui, c’est devenu un enfer noir avec un smog étouffant et entouré de montagnes brûlées, de désert et de rivières pleines de saloperies toxiques. Nous y sommes restés un an ou deux, à la fin des années 30, puis nous sommes retournés à la ferme, au Kansas.

Mon père voyageait beaucoup, et c’est ainsi qu’alors que nous étions encore mômes, il nous a acheté une maison à Wichita, où j’ai passé mon adolescence et ma prime jeunesse, dans les années 50. Il m’avait acheté une voiture et une de ses maisons était en Californie, de sorte que j’ai beaucoup parcouru les États de l’Ouest. J’achetais l’essence très bon marché, pas plus de quinze cents le gallon, là-bas, au Nouveau-Mexique, pour remplir le réservoir de mon nouveau coupé Chevrolet 1950 et, plus tard, de ma nouvelle Buick Roadmaster Riveria de 1953, que j’avais achetée à Hollywood, de sorte que j’ai passé le plus clair de mon temps à parcourir la route 66, ou la route du nord, vers l’Alaska, ou celle du sud, vers le Mexique. Un jour, je suis allé retrouver ma sœur en Oregon et j’ai voyagé avec elle en Idaho, au Wyoming et au Montana où elle a travaillé comme prostituée. Elle avait découvert les tenancières des villes et bourgades de l’Ouest et elle a travaillé tout un temps, après quoi nous nous sommes tirés. L’Oregon, à l’instar de quelques États du nord-ouest, avait toujours l’allure des « grands espaces » du vieil Ouest, avec ses parties de poker dans les arrière-salles des tavernes et des maisons mal famées. Pendant un bout de temps, ma sœur est restée mariée avec un bûcheron, qui m’emmenait dans ces endroits pour m’offrir des passes. Plus tard, elle s’est mise à la colle avec un type qui était le fil du shérif irlandais et de la tenancière noire de Deadwood, dans le South-Dakota. Lui et moi, nous bossions dans l’équipe de dynamiteurs : on faisait sauter la roche des montagnes pour construire le Dalles Dam sur le puissant fleuve Columbia, entre le Washington et l’Oregon. J’ai déniché un remorqueur et je l’ai transformé en logement et l’ai baptisé « Little Toot » (petite sirène). J’écoutais Johnny Ace chanter « Clock on the Wall » pendant que le courant me berçait dans mon sommeil. Plus tard, nous avons suivi les récoltes vers le sud, on cueillait du houblon, des pommes et on a fini par se retrouver une fois de plus à San Francisco où il m’a dégoté un boulot aux docks, avec les Longshoremen et les Teamsters (1). Tous deux étaient présents au souper de Thanksgiving, avec Allen et Neal, et toute une sacrée chambrée, en novembre 1963.

A.J. Tu as quitté le Kansas en 1961 pour rejoindre San Francisco. Pourquoi le choix de cette ville ? De quand datent tes premières rencontres avec les autres poètes de la Beat Generation ? Est-ce à la librairie de Ferlinghetti « City Lights Books » que tu as rencontré Ginsberg, Cassady, Kaufman… pour la première fois ? Et Kerouac, en quelles circonstances l’as-tu côtoyé ?

C.P. Ma tante vivait à San Francisco. Plus tard, ma sœur aussi, si bien que j’avais des liens avec cette ville. Un peu plus tôt, un groupe surnommé le « Wichita Vortex » avait quitté le Kansas pour San Francisco ou Los Angeles. Des artistes comme Bruce Connors, Mike McClure, Stan Brackage, Dennis Hopper, Dave Haselwood. Je n’attache pas d’importance aux étiquettes, mais il est question de ma présence dans ce mouvement particulier d’artistes, dans le bouquin de Jeff Nuttall, Bomb Culture. J’en ai rencontré d’autres de Wichita qui avaient migré là-bas après Haselwood et Connors. McClure, Haselwood et Connors étaient allés à l’université et, officiellement, ils y avaient étudié. Durant ces années de ma jeunesse, j’avais laissé tomber les études supérieures et je gravitais dans une sous-culture qui n’avait rien d’acceptable pour la société traditionnelle.

Par exemple, j’ai été en prison à Wichita avec Bob Branaman et, après ce séjour en taule, on a glandé dans des bistrots de blues et de jazz et dans des bastringues à musique country. Alan Russo nous a rejoints plus tard, encore que, parfois, il lui fût arrivé de suivre les cours de l’univ. Son père y enseignait la psychologie et l’avait testé au niveau « génie ». Il rédigeait pour nous les commandes de cartons de peyotl. Certains nous appelaient « hipsters », « bohèmes », « outsiders », « non-conformistes » ou même « punks » (les crades). J’avais laissé tombé les cours après ma première année à l’univ et je traînaillais dans les boîtes où les saxophonistes de Stan Kenton (qui était de Wichita) jouaient dans les combos classiques de l’époque. Nous allions à Kansas City histoire de voir Charley Parker, Jay McShane, King Pleasure, Big Bill Broonzy, Count Basie. Il y avait en ce temps-là une petite portion de Kansas City appelée « Rattle Bone Flats » et datant de l’époque où c’était encore Wyandotte City. À Wichita, nous avions également l’occasion exceptionnelle de nous brancher avec des musiciens et de ramasser quelques huées, ou de sortir des sentiers battus dans de petites boîtes du quartier noir pour voir des gens comme Fats Domino, Bo Diddley, Joe Turner et les grands du rythm n’ blues que nous allions écouter pour « un dollar à l’entrée » (et les copains qu’il fallait pour pouvoir entrer). Ca s’appelait à l’époque de la « musique raciale ». Pas très connue du public blanc. Dans ma « sous-culture de la bagnole », je pouvais traîner non seulement dans les boîtes de Kansas City, mais aussi me farcir 2500 bornes de plus jusqu’à Los Angeles, où je passais des tas de nuits à sillonner Central Avenue dans les deux sens pour dénicher les boîtes où les plus grands des artistes de jazz de tous les temps se réunissaient grâce à l’influence de Norman Granz.

Entre deux voyages, je suivais la récolte du froment. J’ai bossé pour la Santa Fe Railroad. J’ai bossé sur un pipeline en Arizona, j’ai chevauché des taureaux Brahma et des chevaux à cru dans les rodéos. J’ai également participé à Hollywood à un show de cascadeurs qui sautaient par-dessus un alignement de bagnoles ou au travers d’un cercle enflammé, avec moi à plat ventre sur le capot de la tire. C’est ma mère qui conduisait…

Ainsi, j’avais été de nombreuses fois en Californie et dans pas mal d’endroits dans l’Ouest et j’avais mené un genre de vie hors norme, déjà dans ces années 50, bien avant d’avoir entendu parlé de la Beat. Mon style de vie était plus proche de l’autobiographie de Jack Black dans son bouquin « You Can’t Win ». Coïncidence, c’est le premier bouquin qu’ait lu Burroughs et, bien plus tard, il allait écrire une intro pour une réédition de ce livre. J’ai poursuivi dans cette veine en rédigeant mon « Last of the Moccasins , publié d’abord par City Lights, et qui raconte mes aventures des années 50. J’ai lancé mon propre genre, dans ce bouquin, la construction en prose de type « hobohémien ».

Los Angeles a une culture musicale et artistique différente de celle de San Francisco, mais San Francisco, c’était tellement beau, comparé à Los Angeles, asphyxiée dans son smog, que j’ai préféré y rejoindre mes amis là-bas. Et puis, la première fois que j’ai vu les beats, c’est quand ils sont venus à une party que j’avais organisée à l’appart de Gough Street, à San Francisco. Ginsberg venait tout juste de rentrer à San Francisco de son voyage en Inde, de sorte qu’il avait rempli les pages du magazine (qui était la partie la plus importante des médias, à l’époque). J’ai ouvert la porte et Ginsberg est entré, suivi de Ferlinghetti, McClure, Whalen et d’autres. J’ai appris plus tard qu’ils étaient attendus à d’autres soirées et je ne sais toujours pas pourquoi ils sont venus à la mienne. Les hippies débarquaient, à l’époque, et en troupeaux entiers et, ainsi donc, l’affaire ressemblait à la rencontre entre les hippies et les beats, mais je n’avais le sentiment de faire partie ni des uns ni des autres. Allen s’est présenté et m’a également présenté les autres, disant de façon énigmatique : « Je présume que c’est toi que je suis censé rencontrer. » Je n’ai jamais chercher à savoir ce qu’il entendait par là, car la plupart des beats avaient l’air assez square, à mes yeux, mais chouettement célèbres, ce qui est toujours synonyme de grandeur, dans ce pays, de sorte que j’ai été passablement honoré de les rencontrer. Ferlinghetti avait peut-être l’air un peu triste de voir que le dessus du panier de la société littéraire n’était pas là, mais Whalen s’est mis à danser et les McClure s’y sont mis aussi. Un poète des rues, Dave Moe, qui poétise toujours aujourd’hui, s’est mis à danser en transe pour Allen.

J’avais rencontré Neal Cassady environ un an plus tôt chez une copine. Je l’ai apprécié tout de suite, parce que nous avions partagé des styles de vie assez semblables dans les États du Centre, à savoir les bagnoles, les filles et la benzédrine. En fait, il était pareil à la sous-culture dans laquelle je me trimbalais de Denver à Kansas City. Pam et moi, plus tard, allions rencontrer Burroughs à Londres. Huncke n’était pas à cette fameuse soirée de San Francisco, mais il est venu de New York à Gough Street plus tard, plus « cérémonieusement », traversant le pays complètement pété dans une Mustang, avec comme chauffeur Janine Pommy Vega, histoire de venir renifler la nouvelle Renaissance de San Francisco.

A.J. À quel moment as-tu commencé à exposer tes collages, à publier tes poèmes et à participer à des lectures ? Quels étaient les lieux où se retrouvaient volontiers les poètes de la Beat Generation et ceux que l’on a ensuite assimilés au « Renouveau de San Francisco » ?

C.P. Ma seule et unique expo de collages a eu lieu à l’infâme galerie Batman de Fillmore Street. J’avais réalisé plusieurs collages, dont un très grand qui a influencé Claude Pélieu pour la réalisation de ses collages géants. Mon expo a été mentionnée dans Art in America. C’était en 1963. Neal était venu au vernissage habillé dans tout un déguisement républicain : chapeau de paille et canne, le tout en rouge, blanc et bleu. Il était allé à la convention de Barry Goldwater. Goldwater se présentait contre Lyndon Johnson. J’aimais bien Goldwater aussi. J’avais été cavalier de rodéo (avec des taureaux Brahma et des broncos à cru) dans le district de Goldwater, à Gila Bend, en Arizona. Johnson était bien, mais c’était un menteur invétéré. Ils disaient de Goldwater qu’il tirait « droit au but », voulant dire par là qu’il était honnête et direct. Un journaliste lui avait demandé si son fils avait pris du LSD comme le prétendait la rumeur. Goldwater avait répondu en public : « Ce ne sont pas vos nom de Dieu d’affaires ! » Quoi qu’il en soit, le républicanisme de Neal et de Kerouac a toujours été une épine dans le flanc gauche de Ginsberg. J’ai vendu tous mes collages, sauf deux. Claude a toujours voulu collaborer à un « énorme » collage, mais je n’en ai plus fait beaucoup, après cela. Quelques années plus tard, Billy Jharmark, qui a rendu la galerie Batman célèbre et avait des amis cool à Los Angeles, comme Wallace Berman et Dennis Hopper, nous a vus, Pam et moi, dans la rue et nous a donné les clés de sa MGTD 1950 Classic. Nous étions sur le point d’aller en France et nous l’avons vendue pour 250 dollars. Les lectures de poésie se faisaient principalement à North Beach. C’était de la matière brute. Je n’ai pas beaucoup lu moi-même, mais j’ai assisté régulièrement aux lectures de Duncan, McClure et Ferlinghetti, qui était un habitué du Mike’s Pool Hall, pas loin de City Lights, à North Beach, de sorte que nous pouvions emmener Pam et lui permettre d’entrer, parce qu’elle n’avait pas encore l’âge, une grosse épine, dans ce pays, au contraire de la France. Il y avait différents endroits et scènes, à San Francisco, depuis le Head Shop, dans Haight Street, jusqu’aux bars pédés de Turk Street, ou encore les vulgaires bars commerciaux de Mission, où un groom allait garer votre Harley au parking et où vous pouviez vous installer épaule contre épaule – ou pénis contre pénis – en compagnie de Tennessee Williams. San Francisco était une reine particulièrement sculpturale avec un carnaval permanent juste sous ses colliers et bracelets de néon.

A.J. Avec ta femme Pamela (fille de l’artiste et traductrice Mary Beach et belle-fille du poète et collagiste Claude Pélieu), tu as été le premier à publier les dessins de Robert Crumb et la première BD de motard du dessinateur S. Clay Wilson. Comment t’es-tu lancé dans l’édition et l’impression de ta revue The Last Time ?

C.P. J’ai d’abord publié S. Clay Wilson dans la petite revue underground Grist. Pam et moi avons vécu brièvement à Lawrence, dans le Kansas. Lawrence n’est pas loin du lieu de naissance de Charlie Parker, à Kansas City, qui était connue pour ses attaques et ses pillages de banques par les célèbres gangs de cow-boys de l’époque héroïque. Les étudiants de la magnifique université vivaient dans les vieilles maisons de la ville basse et on pouvait encore voir des impacts de balles dans les façades en brique. Wilson était étudiant et il vivait là avec, devant chez lui, un crasseux jardinet de façade plein de pièces d’Harley. Le jeune James Grauerholz écumait la librairie Grist à la recherche de trucs branchés à lire. Lawrence est aujourd’hui un endroit très « hip » en partie à cause de James et de son fameux pote Burroughs qui allait y habiter à la fin de sa vie. Robert Crumb allait déménager à San Francisco plus tard, de même que Wilson. Pam et moi avons déménagé à plusieurs reprises et avons vécu près du Fillmore Ballroom. Plusieurs trucs différents se passaient en même temps. La musique remplaçait progressivement la poésie. Nous avions des billets de faveur pour aller entendre une nouvelle chanteuse qui venait de débarquer, Janis Joplin et son groupe, Big Brother. Nous étions tellement défoncés que nous n’avons même pas pu parcourir quelques blocks pour y aller. Un gusse a rejoint notre party et a insisté pour qu’on écoute le groupe qu’il était en train de former et qui s’appelait Pink Floyd. Soirées nues, liberté sexuelle, hallucinogènes, plus toutes les « sous-cultures traditionnelles », il y avait de tout dans ce carnaval perpétuel. Certains de mes potes sont partis bosser avec Al Cohen au journal The Oracle, les gars gagnaient leur pognon en essayant de le fourguer dans la rue. La Haight Ashbury avait changé quasiment du jour au lendemain depuis que j’y avais dégotté un appart en 1962. En 1965, le vieux quartier russe avait complètement changé et il était plus peuplé que l’East Village, à New York City, qui s’était lui aussi développé rapidement suite à l’éclatement de la scène à San Francisco. Robert Crumb était venu à San Francisco. La seule autre personne qui le connaissait était Don Donahue, qui a racheté ma presse après que j’ai eu publié les NOW et The Last Times, dont le format journal changeait à chaque impression. Ç’a été sans aucun doute le dernier. Je n’en connais qu’un exemplaire existant dans les collections spéciales d’une université. J’ai publié deux longs poèmes dans Evergreen Review, à propos de la nouvelle scène de Haight Ashbury et, plus tard, Woodstock. Ils allaient être illustrés, sur plusieurs pages. Robert était sans un et je voulais qu’il se fasse un peu de blé, mais je n’ai pas pu convaincre les responsables artistiques de Grove Press d’utiliser les illustrations de Robert Crumb. Ils n’avaient jamais entendu parler de lui et qui sait ce qu’ils pensaient de son travail ? Il allait trop loin ? Pas assez bon ? Evergreen venait de changer pour adopter un format plus grand aussi. Les exemplaires dans lesquels figuraient mes poèmes étaient bien ficelés. J’ai imprimé et mis au point le format de son Zap pour qu’il s’adapte à ma vieille presse et Pam et moi l’imprimions entre deux soirées, et lui et sa femme et Don le vendaient de la main à la main à Haight Street, à 25 cents l’exemplaire. Au moment où je rédige le présent texte, Wilson lance des appels pour rassembler une convention de comics en Californie du Sud et il dit qu’il y a eu une annonce selon laquelle un « Plymell Zap » se serait vendu 15.000 dollars, un prix record pour n’importe quel comic. Eh ! non, je n’en ai pas un seul !!!

A.J. Tu as été très proche de William S. Burroughs et de Ray Bremser. Dans quelles circonstances as-tu rencontré ces deux écrivains ? À New York ?

C.P. Pam et moi avons rencontré William à son appart, 8 Duke Street, à Londres, en 1968. J’avais correspondu avec lui auparavant, et il avait fait certains cut-ups avec les tout premiers textes de NOW. Il avait également envoyé la méthode à utiliser pour les textes que j’avais imprimés dans le numéro suivant de NOW.

Nous avons rencontré Ray ici, à Cherry Valley, à la ferme de Ginsberg. Ray connaissait le jazz, mais il ne savait absolument pas ce qu’était l’argent. Il a donné sa dernière lecture à Cherry Valley et il est mort avec un peu de thunes en poche.

Une fois que Burroughs a été fabriqué, le moule a été cassé. Il n’y en aura jamais un autre d’aussi réussi.

A.J. Tu vis aujourd’hui à Cherry Valley dans l’État de New York et continues à te consacrer à l’écriture et au collage. Tu te produis également dans des lectures, notamment avec Thurston Moore, leader du groupe de rock-punk Sonic Youth. Peux-tu nous parler de tes derniers ouvrages et de tes dernières lectures en public ?

C.P. Je ne me consacre pas vraiment à quelque chose en particulier. J’étudie la physique et je développe ma philosophie du cosmos. Si quelqu’un s’enquiert de moi, j’essaie de mettre ensemble nombre de notes éparses. J’ai fait un petit bouquin de collages il y a quelque temps et, parfois, j’utilise les images de Claude et Mary qui traînent, en les mettant à l’abri de leur chatte qui croit que c’est à elle et qui les étale comme s’il s’agissait de pensées qui ont regagné en importance avant d’être brossées sur le côté. Thurston Moore et Byron Coley ont organisé plusieurs lectures pour moi dans le Massachusetts ainsi qu’à Montreal. Pam et ma fille ont été invitées à une grande soirée de musique et poésie dans une baraque pleine à craquer. Sonic Youth et Flaming Lips ont joué à la New York State Fair où mon fils et le biographe de cinéma de Huncke, Laki Vazakas, avaient des entrées sur scène. C’était une immense scène et les gradins avaient été utilisés pour des courses de bagnoles et ils étaient noirs de monde. Ce furent des performances enthousiasmantes. Byron et Thurston m’avaient demandé de passer sur scène au profit de leur magazine Estactic Peace, et ce fut ma dernière apparition, à la St. Marks Church de New York City. J’avais sorti un petit sermon poétique sur Jésus et Judas ayant un petit fou rire à propos de la mise en scène du suicide par personne interposée de Jésus, à propos duquel les autres n’étaient pas du tout au courant. Hammond Guthrie l’a sorti dans Third Page sur http://www.emptymirrorbooks.com/thirdpage/texturesup.html, avec Mary Beach sur la même page : quand on clique sur la fenêtre, elle s’ouvre, puis on clique sur le nom et on a la biographie. Le monde entier n’arrête pas de marcher à coups de clicks et de kicks !

A.J. Les éditions Wigwam vont publier une traduction d’un choix de poèmes extraits de ton recueil Robbing The Pillars (Les voleurs de piliers), une première publication en français qui te tient particulièrement à cœur, je crois… As-tu déjà publié en Europe auparavant ?

C.P. Je vois de temps à autre un poème ou un collage dans une publication française, ou en Inde ou en Écosse ou dans d’autres pays encore, mais pas de bouquins. J’ai publié quelques bouquins en Allemagne et en Autriche et j’ai figuré dans plusieurs publications depuis les années 60 en raison de mes rapports avec Carl Weisner, Jürgen Ploog, Peter Engstler, Walter Hartman, Sylvia Pociao…

« Robbing the Pillars », c’est une expression utilisée par les mineurs de charbon américains quand ils referment une galerie de mine. Ils retirent les étançons un par un jusqu’à ce que la galerie s’effondre.

 (1) Les Débardeurs (= dockers) et les Routiers, deux corporations syndicales américaines.

La traduction de cet entretien a été réalisée par Jean-Marie Flémal

The Paris Review: Unconventional, Part 4: William S. Burroughs in Chicago

July 5, 2016 | by

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In anticipation of the Republican and Democratic national conventions later this summer, Nathan Gelgud, a correspondent for the Daily, will be posting a regular weekly comic about the writers, artists, and demonstrators who attended the contested 1968 D.N.C.. Catch up with Part 1Part 2, and Part 3

The comic is on line at http://www.theparisreview.org/blog/2016/07/05/unconventional-part-4-william-s-burroughs-in-chicago/

Libération: Beat, génération spontanée

http://next.liberation.fr/arts/2016/06/26/beat-generation-spontanee_1462178

Par Judicaël Lavrador 26 juin 2016 à 17:11

Au centre Pompidou, plongée roborative dans le foisonnement artistique qui proliféra tous azimuts après le lancement de ce mouvement au milieu des années 40 par Burroughs, Ginsberg et Kerouac.

Untitled (Primrose Path), 1965, de Brion Gysin et William S. Burroughs.Zoom
Untitled (Primrose Path), 1965, de Brion Gysin et William S. Burroughs. Photo Los Angeles County Museum of Art.

Au Centre, le rouleau de papier calque sur lequel Kerouac tapa Sur la route d’une traite s’étire de tout son long, filant jusqu’au fond de l’expo. Au centre Pompidou, la rétrospective «Beat Generation» tiendra cette promesse inaugurale d’un déploiement du mille-feuilles d’œuvres, de techniques, de médiums et de personnages, stars et seconds rôles ici remis au premier plan, que constitue son sujet.

Qui est Beat ou pas ? En fonction de quels critères décidés ? La scénographie, qui articule espace ouvert aux quatre vents et renfoncements d’alcôves, donne un premier élément de réponse. Il n’y a ainsi a priori pas une esthétique Beat, comme il y peut y avoir, à la même époque, dans les années 40-50, une école expressionniste abstraite. Les Beats furent une bande d’amis aux contours flous et poreux, à géométrie variable, avec des gens qui rentrent et qui sortent, qui voyagent beaucoup. Aussi, l’expo se structure-t-elle à travers des zones géographiques plutôt que par thèmes (la drogue, le bouddhisme, le jazz, la quête de spiritualité, l’engagement politique, la libération des mœurs, le cut-up…). Lesquels se retrouvent ainsi entrelacés de toutes parts.

L’acte de naissance date de la rencontre d’Allen Ginsberg, Jack Kerouac et William Burroughs sur le campus de l’université de Columbia à l’hiver 1943, puis, des liaisons que ce noyau dur d’intellectuels, une fois installé à Manhattan, noue avec «la pègre», ainsi que l’écrit Barry Miles dans le catalogue, «univers en marge de la normalité bourgeoise», dont relève un certain Herbert Hunckle «prostitué homosexuel et voleur». Le type, dans la dèche, s’en plaint dans ces termes : «I’m beaten down.» Il est abattu, au bout du rouleau : c’est de là que viendrait le nom de cette «génération perdue», qui se colore aussi des battements saccadés du jazz et d’une aspiration à la béatitude.

Contexte puritain

Dans l’expo, nombre de films et de photographies documentent un New York d’après-guerre miséreux, avec une population aux abois, des figures de pauvres gens, de survivants, auxquels la texture grésillante et grisonnante des images prête une apparence spectrale mais belle. Il suinte dans ces pièces une inquiétude sur l’avenir : la Beat Generation ne se berce pas d’insouciance, elle est pétrie d’inquiétudes. Le thème de l’apocalypse sous la forme du champignon atomique revient dans plusieurs pièces (notamment Doomshow, de Wisniewski), motivant même Bruce Conner à s’exiler au Mexique en 1962 pour «attendre à l’abri l’holocauste nucléaire», lit-on sur le cartel de son film Looking for Mushrooms, où l’artiste documente dans une succession de plans syncopés et saturés de couleurs poisseuses et bande-son envoûtante sa recherche de champignons hallucinogènes en compagnie d’un expert, Timothy Leary, promoteur en chef du LSD.

Le contexte historique d’une Amérique maccarthyste et ségrégationniste, homophobe et puritaine, pèse au cœur de ces jeunes gens et a comme corollaire, certes, la production d’œuvres prenant l’air et la route (la série des «Américains», réalisée en 1951 par Robert Frank, figure en bonne place) mais aussi, plus surprenant, la production d’œuvres d’intérieurs. Pull My Daisy, coréalisé en 1959 par le même Robert Frank et Robert Leslie, prend ainsi comme unité de lieu, forclos, l’atelier de ce dernier. Une foule joyeuse s’y presse, allant et venant entre les jazzmen, tandis qu’en voix off, Kerouac livre ses commentaires improvisés. A l’autre bout de l’exposition, c’est un autre espace clos qui est reproduit : la chambre occupée par Brion Gysin, au Beat Hotel, repaire de la bande, au début des années 50, un établissement de troisième catégorie tenu par une maternante madame Rachou au 9, rue Gît-le-Cœur, vers Saint-Michel (Paris Ve). C’est là que la Dreammachine, bricolage d’un abat-jour percé, d’une ampoule jaune et d’un tourne-disque, a émis ses premiers rayons hypnotiques.

Entrance [/ Exit], de William S. Burroughs, 1988. Photo A. Mole et courtesy Semiose galerie, Paris

Créer dans l’urgence

Les œuvres Beat initient un art du bricolage, qui prend à bras-le-corps la matière – sonore, textuelle ou plastique – en se familiarisant avec «les techniques de reproduction moderne, explique Philippe Alain-Michaud, co-commissaire avec Jean-Jacques Lebel. Ils recourent donc à l’électrophone, le pick-up, le magnétophone (l’enregistreur, puis à bande), à tous les systèmes d’impressions artisanaux, aux imprimantes, à la caméra et à l’appareil photo». Autant de machines (exposées dès le début de l’expo) dont ils ne respectent pas exactement le mode d’emploi. Outre Kerouac, qui fait donc cracher à sa machine à écrire un rouleau ininterrompu, Burroughs fait tourner en boucle son appareil, voire lui coupe la chique, prenant des photos des photos qu’il vient de prendre, qu’il découpe et recompose, jusqu’à ce que ces images bégayent et ne donnent plus à voir rien d’autre qu’une suite enivrée de manipulations grossières et spontanées.

C’est ce qui lie ces œuvres, une façon de faire du lâcher-prise, de la pulsion, de l’urgence ressentie, une méthode de création. Ce qui n’implique pas de filer droit devant : il y a mille retours en arrière, hésitations, hoquets. Les Beats démarrent au quart de tour mais en passent par mille détours. Une trajectoire zigzagante qui s’entend dans les nombreuses bandes-son de poèmes scandés sur un rythme inimitable, mélange de respiration retenue et de souffle lâché. Les affichettes fluos des Singing Posters d’Allen Ruppersberg dont deux murs sont tapissés tâchent ainsi de retranscrire autant le texte du poème Howl, écrit par Allen Ginsberg, que la musicalité de la lecture que l’auteur en fit, en 1955, dans une petite galerie de San Francisco.

Électrons libres

Ressasser les mots et les formes : on retrouve cette addiction chez l’une des rares femmes de l’expo, Jay DeFeo (morte en 1989). Une artiste à qui certains vouent un culte contagieux, à cause d’un chef-d’œuvre très spécial, The Rose, tableau pesant une tonne et figurant des pétales étoilés, où se perçoit surtout l’application obstinée de l’artiste à remettre sur le métier son ouvrage en empilant des couches de plâtre et de peinture, huit années durant, de 1960 à 1968, jusqu’à ne plus pouvoir extraire cette œuvre, obèse et planante, de l’atelier sinon en cassant les murs. Jay DeFeo – dont les peintures et dessins abstraits, formes morcelées aux surfaces adipeuses, sont également exposés à la galerie Frank Elbaz – a croisé la route des Beats là où elle résidait, à San Francisco, non loin de la fameuse librairie City Lights, tenu par Lawrence Ferlinghetti. Mais elle reste un électron libre… comme beaucoup d’autres de cette génération. Voire comme tous, en fait, y compris Burroughs, dont les peintures des années 80 sont accrochées à la galerie Semiose : des planches de bois, sur lesquelles l’auteur du Festin nu bombait (à la manière de ses nouveaux amis, Basquiat et Warhol), le visage d’extraterrestres, gros yeux et têtes hydrocéphales, avant de tirer dessus à la chevrotine. Touchées, trouées, hors des clous, ces peintures des années 80 d’un des pionniers de la Beat Generation, œuvres tardives au regard des bornes chronologiques de la rétrospective du centre Pompidou (approximativement, 1943-1969), rappellent que la Beat est une génération sans âge qui n’a jamais renoncé à causer à la société, ou à l’art, d’utiles dommages.

A lire : «Pull My Daisy», éd. Macula, 20 €. Et aussi le dossier «Beat Generation» de la revue «Mettray», septembre 2016, 15 €.

Judicaël Lavrador Beat Generation Centre Pompidou, 75004. Jusqu’au 3 octobre. Rens. : centrepompidou.fr

Jay DeFeo Galerie Frank Elbaz, 75003, Jusqu’au 30 juillet. Rens. : galeriefrankelbaz.com

William S. Burroughs Galerie Semiose, 75003. Jusqu’au 23 juillet. Rens. : semiose.fr

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